Voici la présentation pour la soirée des anciens du cycle d’urbanisme de sciences po Paris, le 13 Avril dernier, sur le thème : les urbanistes vendent-ils du rêve ?

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Ceux qui nous connaissent s’attendaient probablement à ce que nous traitions de la question du rêve en urbanisme de manière désinvolte, voire potache. Au risque de les décevoir, nous avons pris cette question très au sérieux. Au point de l’aborder parfois de manière quasi-mathématique. Elle suppose pour nous plusieurs problématiques que nous allons passer en revue :

- les urbanistes cherchent-ils à vendre du rêve ?

- les urbanistes ont-ils compris ce qu’était un rêve ? (ou ce qui fait le plus rêver)

- le rêve est-il une bonne piste pour l’urbanisme ?

- en fonction de la question précédente, quelle influence le fait de promouvoir ou d’abandonner la piste du rêve pourrait-elle avoir dans la profession ?

Les urbanistes cherchent-ils à vendre du rêve ?

Quand on voit ce genre de projet, on se dit qu’ils en ont au moins la prétention.

Le terme « enchantement » ne s’emploie pas à la légère. Et quand on découvre cet article, on se dit qu’avant, la Garonne à Agen ça devait être pourri, mais que ça va devenir féérique !

Ceci-dit, si on regarde en détail l’image qui est sensée illustrer l’enchantementOn se dit c’est mignon mais un peu plat. Ça cherche à travailler sur le versant cucul de notre imaginaire, sans avoir une grande capacité à faire rêver (ce que l’on appelle un « potentiel onirique »). Parce que lorsque l’on s’attarde sur les personnages, on se rend compte que le gamin sort d’une banque d’images du XIXe siècle et qu’on a déjà vu ces séniors dynamiques et amoureux dans une pub viagra.

Bref, c’est joli, c’est mignon, mais pas enchanteur. Si vous voulez nous vendre de l’enchantement, la moindre des choses aurait été de nous rajouter un mage et des dragons !

À titre de comparaison, quand Disney nous annonce de la « féérie », ils ont la décence de nous balancer des princesses et des souris qui parlent !

Pour en revenir à la problématique, il est évident que les urbanistes cherchent bien à vendre du rêve, mais un seul ! C’est un rêve où vous habitez un beau logement et, des fois vous empruntez un beau cheminement doux pour déambuler jusqu’à votre potager partagé. Bref, vous n’êtes pas prêt de tâcher vos draps avec ce genre de rêve.

Illustration avec la référence quasi incontournable qu’est l’écoquartier Vauban à Fribourg en Brisgau.

C’est mignon, ça a l’air calme… on y a été, on peut vous confirmer que c’est effectivement très calme, mais on ne peut pas dire que ça fait rêver. Ça ne bouscule pas l’imaginaire. Ça n’a rien d’onirique.

Le problème des urbanistes est qu’ils ne vont pas au fond des choses :

  • Par exemple, si votre obsession c’est les transports, lachez-vous ! Imaginez le nec plus ultra de la mobilité douce, osez la licorne !

En guise d’onirisme et de douceur, ça a tout de même une autre gueule qu’un vulgaire tramway !

  • Si vous vous concentrez sur les énergies vertes et les systèmes de chauffage, ne vous contentez pas d’une chaufferie bois qui n’emballera personne ! Une nouvelle fois, pensez au dragon !

Si se chauffer au dragon, ça vous fait pas rêver moi je peux rien faire pour vous !

Tout ça, on vous l’a résumé dans une formule mathématique, histoire que ça rentre bien dans vos esprits étriqués :

Le rêve d’une licorne est plus emballant que celui d’un potager.

Ce qui appelle une autre question : avez-vous bien compris ce qu’était un rêve et, surtout, que les rêves ont une hiérarchie ?

Les urbanistes ont-ils compris ce qu’était un rêve ?

Pour bien comprendre la question du potentiel onirique, partons de quelque chose de simple : selon vous, laquelle de ces deux images fait le plus rêver ?

Laquelle dégage le plus de douceur entre un tramway en site propre, mais aux couleurs criardes et une belle Lamborghini élégamment présentée ? Et si vous êtes émus parce que la Lamborghini crame 17 litres aux 100 km et que c’est mal, dites-vous bien que le rêve ignore généralement la morale (surtout celle-là).


Ce rapport à la « morale » est sans doute le principal problème dans la relation entre le rêve et l’urbanisme, parce que, j’ai un scoop, mais le rêve d’un homme normalement constitué ressemble plutôt à ça :

Pour le coup, ça n’a rien de cucul, ce serait plutôt cuCUL, mais retenons surtout que ça n’a rien d’un écoquartier et que c’est bien ça le plus onirique.

À titre de comparaison, et en supposant qu’on l’ait bien compris, un rêve de femme ressemblerait plutôt à ça…(les réactions de la salle lors de la présentation sembleraient insinuer que nous n’avons pas compris…).

Ce qui est plus ou moins la même chose en sens inverse, mais surtout en beaucoup plus romantique.

Là encore, petite formule récapitulative pour que ça rentre : le rêve d’une ville durable a moins d’impact que celui d’une ville bandante.

Nous sentons pourtant que la profession n’est pas prête à l’accepter, quelle que soit la rigueur mathématique de la démonstration. Autrement dit, vous avez la prétention de toucher au rêve, tout en ignorant la notion de fantasme, que vous trouvez répréhensible alors qu’il s’agit du plus court chemin entre le rêve et le désir.

La preuve, si l’on prend l’excellente synthèse de ce doux rêveur qu’est Snoop Dogg, à travers son album « Malice au pays des merveilles ». J’insiste sur la notion de « pays des merveilles », qui prouve que lui a bien compris ce qu’était un imaginaire.

On retrouve là les femmes, le jeu, l’argent, l’alcool et les grosses bagnoles. Autant de rêves ignorés, de fantasmes niés dans les projets d’urbanisme !

À partir de là, si vous n’arrivez pas à aller assez loin dans le cucul et que vous refusez la voie du fantasme, il faut se demander sérieusement si le rêve est une bonne piste pour l’urbanisme.


Est-ce une bonne piste ?

Non, la question du rêve en urbanisme est une fausse piste.

Le rêve renvoie à l’idée de changer de lieu, de s’installer dans un nouveau quartier, dans une nouvelle ville. Le rêve est ailleurs. Etant à Paris ce soir et en regardant plus attentivement les flux de migrations et surtout les départs (200 000 personnes quittent l’Ile de France chaque année), on peut se dire que le bon axe de travail serait plutôt de conserver ses habitants. C’est-à-dire réduire l’envie des habitants de changer de ville. Arrêtons avec l’attractivité, le quartier de rêve, veillons plutôt à réduire la répulsivité des villes !

Si on peut rêver d’aller vivre ailleurs, il faut avant tout se réconforter par rapport au lieu où l’on vit actuellement. Il faut se convaincre qu’on vit au bon endroit, ou au moins qu’on vit à un meilleur endroit que nos amis. C’est vrai qu’on passe son temps à dire à ses potes que là où on habite, c’est bien pour telle ou telle raison.

Les urbanistes vendraient davantage du réconfort pour ceux qui ont choisi ou qui sont contraints d’habiter à tel endroit et qui ont besoin de se dire que ce n’est pas forcément mieux ailleurs.

Vous êtes Parisien, vous avez des conditions de vie dégueulasses mais vous allez craner avec tout ce que propose Paris et pas les autres villes. Vous habitez en province et vous faites honte à vos copains parisiens, assommez les avec le coût de la vie, votre facilité pour rentrer bourré de chez vous à n’importe quelle heure et à pied, etc.

En fait, les urbanistes devraient plutôt vendre de la PPP. De la Possibilité de Pouvoir se la Péter. L’urbaniste doit aménager une ville qui aide ses habitants à crâner auprès de ceux qui n’y habitent pas pour conforter les premiers dans leur choix résidentiel. Puisqu’on n’habitera jamais à l’endroit idéal (au bord de la mer, en plein centre-ville, avec la campagne pas loin, etc), il faut des points positifs à valoriser qui viennent compenser les points négatifs. Et il faut pouvoir le dire très fort à ses amis ou à ses collègues.

Cette PPP est très diverse car intimement liée à chaque individu. Il peut y avoir de la PPP de long terme (il y a un musée prestigieux ou une coupe d’Europe de foot vieille de 15 ans, c’est pour ces raisons que je ne quitterai jamais cette ville). Ou alors vous habitez dans un écoquartier, vous vous faîtes chier (trier ses déchets, se garer dans un parking mutualisé, etc) mais vous pouvez vous la péter durablement parce que vous contribuez à sauver la planète, contrairement à tous ces connards qui s’éclatent avec leurs gros 4X4.

Il y a une PPP plus immédiate, plus quotidienne (aller boire un café au marché en moins de deux minutes à pied, prendre l’apéro sur sa terrasse, etc).

Il y a même une PPP indirecte. Votre quartier vous déprime mais vous y restez car il y a un bon collège et vous pouvez crâner devant les autres parents en parlant de la réussite de vos enfants qui, eux, pourront habiter dans une ville de rêve après leurs études.

Dans l’impossibilité de disposer d’une PPP élevée, le travail de l’urbaniste consistera alors à descendre la PPP des autres. Cela passe par exemple par la valorisation des bonnes pratiques écologiques. Votre voisin fait le malin avec son gros 4X4 mais vous vous en foutez parce que le gros 4×4, ce n’est pas écolo et il brûlera en enfer.

Cela veut dire aussi qu’il ne faut pas prendre le risque de générer une PPP faible. Les urbanistes doivent éviter les causes perdues comme un musée lambda dans une ville moyenne ou aménager un stade pour un mauvais club de L1. Ce serait condamner les habitants à des années de moquerie.

Pour être complet, cette PPP est à mettre en rapport avec le niveau d’emmerde générale (on parle aussi bien d’ennui que de qualité de vie au quotidien). En gros, vous êtes prêt à en chier sur certains points si votre ville ou votre quartier vous apporte quelques satisfactions inaccessibles à vos amis qui n’y habitent pas.

D’après nos calculs, la formule de la PPP serait la suivante :

Quelle influence cette question du rêve pourrait-elle avoir pour la profession ?

Autrement dit, on s’orienterait vers moins de politiques de prestige urbain et plus de politiques d’enrichissement du quotidien. Se la péter au quotidien, c’est peut-être mieux que se la péter 2 fois par an grâce à une belle expo. Il faut alors se concentrer sur ce qui est faisable en ville, sur les usages et comment on pourra en tirer un bon niveau de satisfaction.

Arrêtons de vouloir proposer un quartier de rêve avec une belle image. Dorénavant, lorsque l’on fait un projet de quartier, il faut se dire : par rapport au niveau d’emmerdes, comment les futurs habitants vont-ils pouvoir se la péter ? Sur quels éléments pourront-ils s’appuyer pour faire comprendre à leurs amis ou leurs collègues qu’ils vivent à un meilleur endroit qu’eux ?

Faut bien comprendre les changements que cela apporte dans la discipline. Fini le marketing territorial et les « marques » généralistes. Laissez tomber les grands paysages ! Si vous avez une ou deux collines à proximité du centre-ville, vous ne pourrez vous la péter que si vous pouvez grimper dessus et ramasser 2 kg de cèpes. Cette possibilité de pouvoir se la péter remet alors sur le devant de la scène un grand nombre de pratiques aujourd’hui occultées dans l’urbanisme.

Certains se féliciteront d’avoir passé 775 nuits d’affilé sans être dérangé par du bruit, d’autres se féliciteront à vie d’avoir escaladé et montré leurs fesses depuis le clocher de l’église. La PPP évolue bien entendu au fil des âges.

Pour finir, on peut envisager que le métier d’urbaniste se découpera alors en deux phases.

Premièrement, monter un projet techniquement viable (densité, transports, etc).

Deuxièmement, envisager l’appropriation du projet et la PPP générée.

Au regard de ces éléments, nous vous proposons alors de réfléchir ensemble à la valeur d’un parking de supermarché et de sa compétition tuning dont nous vous rappelons le principe : une fois le soir venu, des centaines de propriétaires de belles bagnoles se rassemblent sur le parking vide d’un supermarché pour y faire la fête puis, au petit matin, laissent le lieux dans le même état qu’ils l’ont trouvé. C’est techniquement et urbanistiquement irréprochable : chrono-aménagement, mutualisation, résilience.


Du point de vue de la PPP générée par la compétition tuning et le parking de supermarché, il n’ y a pas de réponse précise. C’est une question de sensibilité, ça renvoie à une impression très personnelle mais, pour certains, cette compétition tuning sera bien plus stimulante qu’un écoquartier. Et cela ouvre des perspectives intéressantes pour l’urbanisme, à condition de se sortir un petit peu les doigts du cul.

Pour ceux qui ne se sentent pas encore prêts à franchir le pas de la PPP, nous allons conclure la présentation avec une image classique d’enchantement urbain.


 

 

1 Commentaire

  1. Morilhat Guy
    25 juillet 2013

    Je n’aurais pas pensé que le projet de parc urbain de l’agglomération agenaise pourrait être le point de départ d’une élucubration aussi décoiffante qu’une tempête sur le Mont Chauve…
    Merci, j’ai passé un aussi bon moment, mais plus court et plus intense, qu’en flânant avec des copains autour du lac de Passeligne et en observant des pêcheurs suivre les recommandations « no kill » des paysagistes écolos en remettant à l’eau des poissons chats qui, quand ils auront la taille adulte d’un silure, viendront leur bouffer les panards.

    Un Agenais aggoméré d’adoption à qui vous avez donné la possibilité de se la péter sans emmerdes.

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