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Notre bonne ville de Bordeaux (la plupart des auteurs de 2° y ont fait leurs études) a récemment été l’objet de polémiques suite aux décès dans la Garonne de jeunes fêtards. En réaction, la Mairie a mis en place des contrôles sur la consommation d’alcool le long de quais… à une semaine de la fête du vin, qui aura lieu sur ces mêmes quais (qui ne devrait pas être impactée par les mesures restrictives, parce que chez nous le vin c’est sacré) ! Nous reviendrons un jour sur la question de la consommation d’alcool sur l’espace public, thème qui nous tient à cœur et sur lequel nous avons beaucoup à dire. Mais nous voudrions aujourd’hui nous emparer du sujet car les associations de riverains de la ville ont profité (assez peu sobrement) de ces drames pour polémiquer contre la consommation d’alcool dans le centre-ville, contre le bruit, contre les lieux de sorties nocturnes, etc. (magnifique déchaînement sur le forum du journal Sud Ouest ici et ).

Nous avons choisi de consacrer cet article à ce défi pour la ville de demain (qu’on l’appelle « créative » ou pas), à cette véritable plaie qui nuit au bien-vivre citadin, à cette nuisance urbaine atteinte d’ubiquité : le riverain. Oui, retournons le problème, envisageons que ce soient non pas les sources de nuisances dont-ils se plaignent qui soient le nœud du problème, mais bien que ce soient eux la nuisance. Pour une raison bien simple : c’est probablement le riverain, de par sa capacité de nuisance auprès des politiques pas bien courageux, qui devrait être considéré lui-même comme la nuisance. Et c’est probablement lui qui en viendra à faire triompher la ville chiante !

Pourquoi tant de haine à l’égard de pauvres gens qui n’aspirent qu’à un peu de tranquillité ? Tout simplement parce que le riverain est parfois un être bien curieux face auquel nous souffrons de complaisance et compatissance chroniques sans plus d’esprit critique. Dans le contexte bordelais, nous avons assisté en centre-ville à une succession de réfections de petites places sur lesquelles se sont généralement installées des terrasses de bars et de restaurant (l’exemple bordelais n’étant qu’une déclinaison de la vague de reconquête des centres dans les grandes villes françaises). Il s’agit d’un modèle qui se répète et se propage avec une telle régularité qu’il n’est nul besoin de grandes compétences d’urbaniste pour l’anticiper. Dès lors, il est saugrenu que les gens vivant sur ces places s’étonnent que l’on sorte près de chez eux. Surtout quand on sait que sur l’une de ces places (Fernand Lafargue pour ne pas la nommer), existait déjà une vie nocturne avant les travaux !

 

La gentrification ou l’enchiantement de la ville

Le fait que des plaintes émergent subitement après travaux nous interroge : et si la population avait changé dans l’intervalle ? Parallèlement aux réfections des places, les prix des appartements environnants ont flambé et la population a dû évoluer quelque peu. Mais nous sommes alors tentés de dire : vous avez été assez cons pour vous installer à côté d’un bar qui marche bien, dans un contexte qui devrait dynamiser les activités nocturnes… ben vivez avec !

Si l’on conserve un point de vue extérieur et que l’on compare la connerie de ceux qui font du bruit la nuit et la connerie de ceux qui viennent habiter à côté des lieux de sortie nocturne, est-ce que la connerie des seconds ne mérite pas d’être sanctionnée par la connerie des premiers ?

On pourrait établir un parallèle avec les gens partant vivre à la campagne mais ne supportant pas le bruit des coqs ou des engins agricoles le matin. C’est peut-être une révélation pour certains mais oui, il y a aussi du bruit en ville (et particulièrement en centre-ville) ! Et le vrai problème, plutôt que la source de bruit c’est parfois celui qui s’installe à côté.

Parce que ne soyons pas naïfs, ce qui se passe à Bordeaux (et probablement dans bien d’autres villes) c’est que des personnes entendent valider la valorisation de leur bien immobilier en centre-ville. Voilà comment une commune qui a payé les travaux accepte de se faire dévitaliser par des riverains qui sont gagnants sans aucune contrainte : on valorise leur bien via l’espace public (donc l’argent public) et ils ont juste à se plaindre un peu pour que sautent les dernières contraintes avec lesquelles il faudrait composer en centre-ville (l’association des riverains de Bordeaux centre mentionne comme l’une de ses missions la « protection du patrimoine immobilier », sans plus de précision). Et si c’était ça le parachèvement de la gentrification ? Quand les riverains sont devenus suffisamment nuisibles pour obliger les pouvoirs publics à virer les centres d’animation nocturne trop proches de chez eux.

Du coup, est-ce que pour lutter contre le phénomène (vous savez, assurer une mixité sociale et ce genre de trucs…), il ne faudrait pas s’assurer qu’un certain nombre de nuisances demeurent présentes en centre-ville, afin que ce ne soit pas un lieu trop parfait à habiter (central en plus d’être peinard) ? Et est-ce que ce ne serait pas une ressource pour une ville que d’affirmer que son centre n’est pas le royaume du riverain ?

 

Contre le riverain

Vous allez dire que nous sommes durs. Certes, il existe des gens pour lesquels ce n’est pas si simple, qui étaient déjà là avant, qui n’ont peut-être pas les moyens d’aller vivre ailleurs. Mais nous trouvons quand même tout ça suspect. Parce que le type qui vivait dans un quartier avant sa requalification en s’accommodant de ses désagréments quotidiens, pourquoi deviendrait-il super chiant une fois la requalification effectuée ? Est-ce que requalifier un quartier ça veut dire y rendre les gens chiants ?

En tous cas, il devient évident que le problème c’est bel est bien le riverain. Ce riverain qui bâti sa puissance sur son pouvoir de nuisance, il va falloir trouver le moyen de lui dire d’aller se faire foutre. Pour cela :

– soit les élus locaux font preuve de courage… oui bon, oublions,

– soit on trouve des gens à leur opposer dans un rapport de force.

Les choses étant bien faites, les ennemis sont désignés par les associations de riverains elles-mêmes, puisque lorsque notre association de référence donne des exemples d’établissements pouvant générer des bruits gênants, elle cite « discothèque, maison de jeunes, salle polyvalente, etc. » Si c’est pas ce qu’on appelle cibler l’ennemi ça (les auditoriums et autres salles de musette, ça on les cite jamais !). Alors jeunes, étudiants, noctambules de tous poils et de tous bords, unissez-vous ! Faites en sorte de devenir encore plus chiant que les riverains. Vous mériterez alors d’être qualifiés de « nuisances », mais au moins vous aurez un poids.

Les associations de riverains revendiquent un « droit au sommeil ». Nous trouvons amusant de l’opposer à un « droit à l’éveil », parce qu’il ne faudrait pas que l’on se fasse trop endormir en ville.

 

Quelques enseignements pour les urbanistes

Si l’on cherche à intégrer le problème dans nos réflexions professionnelles, comment faire une place à la vie nocturne (car c’est bien elle qui en péril, et pas « l’apaisement » ou « l’intimité » des quartiers). Faudra-t-il aller jusqu’à créer des zones réservées aux divertissements en ville. Voilà une solution qui viendra immédiatement à l’esprit des plus normalisateurs des urbanistes. Mais il y a probablement plus simple.

Commençons déjà par profiter des évidences qui s’imposent et à ne pas bousiller des contextes favorables. Nous pensons en priorité à ces quartiers relativement centraux, bien reliés par les transports en commun (donc pas besoin de conduire) et qui possèdent la redoutable qualité de n’avoir pas ou peu de riverains : les quartiers d’affaires. Voilà des lieux actifs le jour dont-on regrette qu’ils soient vides la nuit. Pourquoi n’en profite-t-on pas pour en faire, justement, des quartiers de sorties nocturnes ? Pourquoi un ou deux sous-sols de buildings ne peuvent-ils être consacrés à de larges dancefloors ? N’est-ce pas le nec plus ultra du chrono aménagement que de voir se succéder travailleurs, after works, pré-soirées et soirées au même endroit, sans l’ombre de l’un de ces putains de riverains à l’horizon ? Ne serait-ce pas un beau symbole de mixité que de voir se croiser les derniers clubbers et les travailleurs les plus matinaux. En plus, les services municipaux (quels qu’ils soient) mettent toujours beaucoup d’application à nettoyer les quartiers d’affaire au petit matin. Et bien que ça serve vraiment à quelque chose !

Evidemment, ça obligerait à revenir sur quelques préceptes de l’urbanisme contemporain, notamment celui qui veut mettre de tout partout au nom de la « mixité des fonctions » (qui est une réaction tout aussi jusqu’au boutiste à l’ancien précepte consistant à bien les séparer). Alors quand David Mangin en personne nous explique qu’il veut amener plus de « douceur » dans Euralille, et en particulier y amener des habitants, nous devons lui dire d’arrêter ses conneries !

http://www.franceinter.fr/emission-service-public-les-villes-de-demain

Les habitants, c’est comme les Mogwais. Aussi gentils et mignons soient-il, après minuit ils risquent de se changer en Gremlins (en riverains). Et l’absence de riverains est une ressource urbaine qui doit être préservée. Non à la douceur à Euralille ! Si le quartier n’est pas assez doux, qu’il reste bourrin ! Que les caissons de basses retentissent, que l’alcool coule à flot et que les gens pissent dans la rue !

L’absence de riverains est également l’une des ressources de nos « périphéries créatives ». Ces espaces éloignés des centres-villes, cernées de « boites à chaussures », dévolus à l’automobile et tout simplement vulgaires à l’urbaniste, mais qui seront les derniers endroits où l’on pourra faire du bruit et s’amuser. Car nous nous faisons du souci pour les centres-villes. La diffusion de la ville chiante semble être un mouvement centripète.

On ne sait pas ce qu’en dirait Henri Lefebvre, mais peut-être faudra-t-il un jour affirmer que le divertissement a lui-aussi droit à la ville. Parce que c’est aussi une fonction urbaine (et relativement fondamentale nous semble-t-il). Et pour rappel, la cause de troubles et violences urbaines la plus universellement reconnue après la misère, c’est l’ennui. Chez 2°, nous pensons donc que, pour le bien de l’intérêt général (ce phare qui doit guider l’action des aménageurs), ça peut valoir le coup, de temps en temps, de dire à des riverains d’aller se faire foutre !

Allez se faire foutre, oui, mais avec méthode. Donc pour la fête du vin du dernier week-end de Juin à Bordeaux, ne traînez pas sur l’espace dédié à cet effet et enfoncez vous plutôt dans les quartiers en arrière des quais. La douce quiétude qui y règne (les riverains sont des gens exquis) vous permettra d’apprécier bien mieux votre verre de vin. Pas d’inquiétude car, comme le rappelle l’association des riverains de Bordeaux centre, les bruits du voisinage peuvent avoir deux origines :

  • le comportement des occupants des logements ou maisons,
  • l’insuffisante isolation acoustique du bâtiment.

Les logements en arrière des quais étant à proximité du très snobinard triangle d’or, leurs propriétaires ont largement les moyens de mettre du triple vitrage.

 

 

PS à l’asso des riverains bordelais : dans cet article on a été un peu méchants avec vous parce que ça a valeur d’exemplarité, mais sachez que dans votre lutte contre les « pollutions canines », nous vous soutenons à fond. Parce que les proprios de chiens, y font vraiment que nous emmerder !

PS 2 à l’asso des riverains bordelais : vous pourrez tout de même vous indigner sur le facebook de deuxdegrés > http://www.facebook.com/pages/Deux-Degr%C3%A9s/203519146380962


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6 Commentaires

  1. Olaleo
    20 juin 2012

    Du très bon 2° !

  2. Marie
    21 juin 2012

    Il ne faudrait pas oublier également de dire à nos amis les riverains que c’est grâce aux terrasses de café et aux lieux de vie (et donc au bruit) que leur beau centre ville aux rues étroites et sombres ne se transforme pas en dealodrome ou autre coupe-gorge. Donc finalement, ce sont les jeunes qui assurent la sécurité du quartier et donc le prix de leur appartement.

  3. Dodo la Saumure
    21 juin 2012

    C’est bien vrai Marie. Avec tous ces urbanistes qui refont des places toutes propres, y a plus moyen de mettre la moindre nana dans un recoin sombre. D’ailleurs, y a plus de recoin sombre. Maintenant, pour mettre mes filles sur des places de centre-ville, je suis obligé de les suréquiper en vêtement de luxe. Ca me coûte un bras. Je pense me reconvertir dans la prositué bio, ça peut passer avec les bobos

  4. Jean-Marie
    21 juin 2012

    Et les odeurs, on n’en parle jamais des odeurs ?
    Foutez les pieds aux capus et on verra !

  5. Mathieu
    22 juin 2012

    Oui, c’est sûr, il y a des riverains qui sentent plus mauvais que d’autres…

  6. La Ville Nouvelle
    26 juin 2015

    À Lausanne ont suivi vos conseils et on créé le Flon, le quartier d’affaires avec plein de boîtes de nuit et pas de riverains. (http://www.flon.ch/Home)

    Et pour bien le séparer du reste de la ville (là où habitent les riverains), ils ont séparé verticalement le Flon du reste de la ville, en l’enfouissant dans un trou de 12 m de profondeur (les toits du Flon sont au niveau du rez-de-chaussée du reste de la ville).

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