La dernière interview dans rue 89 Bordeaux 12 Jan 2018

Rue 89 Bordeaux nous a interviewé en novembre pour parler aménagement du territoire et Méga Grand Bordeaux. Voici l’interview :

A votre sens, les villes moyennes environnant Bordeaux, notamment les sous préfectures de la Gironde, parviennent elles à garder des bassins d’activité propre, ou tendent elles à devenir des cités dortoirs de Bordeaux ?

Avant toutes choses, il faut donner quelques chiffres. La croissance démographique de Bordeaux Métropole est 2 fois moins importante que dans l’ensemble du Département.

Il faut bien avoir en tête que la Gironde accueille 1,2% de nouveaux habitants par an alors que Bordeaux Métropole n’en accueille que 0,6% par an (entre 2009 et 2014). En simplifiant, les villes de la grande périphérie ou des « campagnes périurbaines » accueillent deux fois plus de nouveaux arrivants que Bordeaux Métropole ! Aussi, le terme de « ville moyenne » est à notre avis impropre pour qualifier les sous-préfectures de la Gironde, qui sont de petites villes, à la limite même de la bourgade en ce qui concerne Lesparre.

Arcachon, qui n’est plus une sous-préfecture mais on va faire comme si, est un cas à part capitalisant sur l’héliotropisme et le tourisme. C’est un micro-marché élitiste saturé et fermé. En revanche, ses voisines Gujan, La Teste, Le Teich, subissent une pression foncière très forte que l’on peut bien entendu attribuer à la bulle bordelaise. Gujan, Marcheprime ou Andernos c’est la banlieue ouest de Bordeaux, ni plus ni moins. Il s’y développe des activités périurbaines, et à part quelques chantiers navals, quelques ostréiculteurs, et des activités artisanales liées au BTP, nous ne voyons pas vraiment de développement endogène. On note tout de même des signes intéressants comme la société Maxicoffee, créée à La Teste et qui développe son nouveau siège à Lacanau de Mios. Cela fait apparaître des zones d’emplois (avec le laser MégaJoule) au milieu de pas grand-chose mais à mi-chemin du Bassin et de la Métropole.

Aujourd’hui, Langon est une cité-dortoir avec peu d’emplois. Le développement, c’est le centre commercial… Libourne tente de rebondir en surfant sur la proximité de Bordeaux. C’est une stratégie intéressante. Il faut voir ce que ça va donner dans les années à venir.

Donc à notre avis, oui, l’ensemble de ce Département à l’exception de quelques micro-marchés (Cap Ferret et Saint-émilion liés au tourisme) devient une cité-dortoir de Bordeaux et se complaît dans ce rôle. C’est ça le plus inquiétant !

Estimez vous que globalement elles profitent de l’attractivité de la métropole ?

Profiter de l’attractivité de la métropole, c’est quoi ? Si c’est faire marcher le BTP et engranger de la fiscalité locale sans autre projet, effectivement c’est le cas. Si c’est bâtir des territoires cohérents, qui tiennent compte des évolutions des modes de vie, de la disparition du monde paysan, des contraintes environnementales fortes, et du besoin urgent de réenchanter ce monde, c’est non. Si ces communes se contentent de surfer sur l’accueil de ménages n’ayant plus les moyens de se loger dans la métropole, les habitants vont devoir se préparer au retour de bâton (deux voitures pour se déplacer, l’essence qui augmente, peu d’emplois sur place). L’économie réalisée sur l’achat du terrain peut malheureusement vite se transformer en un mauvais rêve.

Concrètement, ces villes ont accueilli des programmes immobiliers plus ou moins pourris et qui sont aujourd’hui en partie vacants (merci la défiscalisation !), des lotissements de qualités très aléatoires et des zones commerciales. Le tout au détriment des bourgs anciens : le commerce y vivote parfois grâce au dopage démographique, mais l’habitat y est toujours un peu à l’abandon. Il n’y a qu’a se balader un peu pour voir l’état de délaissement des centre-bourgs anciens. Sans oublier que cette urbanisation se fait souvent au détriment de vignes ou de forêts. Les vignes et les forêts, c’est de l’économie locale. Et on aime bien les arbres. C’est bien les arbres.

Effet saturation de Bordeaux.

Pourtant, si on veut être optimiste il y aura probablement de nouvelles opportunités pour ces villes, ou au moins les mieux reliées d’entre-elles (Libourne et Langon), pour profiter d’une relative congestion bordelaise. Quelques développeurs web, agences d’architectures, et ex-bordelais en mal de vieilles pierres iront peut-être réinvestir les ruelles de La Réole, là où 50m2 de local commercial coûte le prix d’un coin de table à Darwin. C’est tout ce qu’on leur souhaite ! Blaye, quant à elle, vient de gagner un léger sursis grâce au(x) renoncement(s) de Nicolas Hulot mais semble assez peu armée pour gagner à ce jeu de l’attractivité. Mais pour que cela fonctionne, il faudrait des transports efficaces et malheureusement, il y a peu d’améliorations prévues de ce côté là (pas de nouveaux TER, etc.).

Des maires tels que ceux de Libourne ou de Sainte-Foy la Grande sont sur ce discours tenu aux entreprises et aux ménages : « Bordeaux a des problèmes de logement, de coût du foncier, de transport, installez vous chez nous, grâce au TGV, et à internet, c’est possible ». Est ce une tendance forte chez les communes autour de Bordeaux ?

Tout ça est ambiguë. Les communes sont souvent à l’affût de nouveaux habitants mais les habitants de ces communes ne sont pas forcément aussi enthousiastes à cette idée. Il y a une part de peur que « l’effet saturation de Bordeaux » arrive aussi chez eux. Pour l’instant on est sur un scénario au fil de l’eau : la métropole bordelaise est attractive, la Gironde est en croissance démographique partout et la métropole va déverser son flot de primo-accédants chassés de Bordeaux par les prix de l’immobilier.

Pour sortir de ce simple jeu des vases communicants, les villes autour de Bordeaux doivent penser stratégique, se différencier. C’est ce que nous avons illustré dans le Méga Grand Bordeaux en imaginant des projets un peu loufoques comme Palombiérac, Débrouillac ou Baïnosse.

Certaines personnes vont s’installer à tel endroit, monter des projets, on peut imaginer que des initiatives individuelles liées à des aspirations à un autre cadre de vie puisse modifier certains territoires. Il ne faut pas oublier que ces villes, équité territoriale française oblige, ont un niveau de services urbains (éducation, santé, loisirs) qui demeure convenable ! Les habitants doivent comprendre leur contexte géographique et s’en saisir pour le faire évoluer. Être une ville périphérique de Bordeaux, c’est un demi-projet. Être une ville en pointe sur la réduction des déchets et qui génère des emplois grâce au recyclage, c’est un projet. Si cela crée du paysage, des usages, des événements, cela devient même de l’identité. Il est nécessaire qu’un territoire génère des activités, des économies pour ses habitants et des projets collectifs propres.

Observez vous également de la défiance vis-à-vis de l’influence grandissante de la Métropole ?

Il y a un imaginaire de la bulle en Gironde. « On va s’installer dans cette petite ville, on sera heureux dans notre maison, loin de la métropole ». C’est compréhensible. Il y a aussi des stratégies opportunistes : « on a des moyens, on ne partage pas, on reste entre nous. » L’exemple du refus de Saint-Jean-d’Illac d’intégrer la métropole est assez parlant, la commune n’a pas souhaité tripler ses impôts locaux pour avoir juste une Liane de bus qui rejoint la gare St-Jean en 2h… ça peut se comprendre.

Ce concept de métropole, il devient un peu ridicule. A quand un pôle métropolitain à la lyonnaise sur Bordeaux ? Les Lyonnais ont compris que leur communauté urbaine ne correspond plus du tout à la réalité.

Il est certain que la périphérie bordelaise est impactée et que l’attractivité de Bordeaux doit à présent rejaillir sur l’ensemble de la métropole. Le projet urbain d’Alain Juppé débuté en 1995 a coché certaines cases. Ok, les quais sont jolis, les lignes de tram se sont développées, le secteur sauvegardé UNESCO et la cité du vin vont ravir les touristes (PS : penser à rajouter des arbres pour avoir de l’ombre). Il faut maintenant s’atteler à la ville plus ordinaire, à loger tout le monde et à développer l’emploi. C’est super de pouvoir se déplacer en tram dans Bordeaux centre. Mais quand on voit qu’autour de l’aéroport, sur une zone de 40 000 emplois, il y a à peine 2 lignes de bus…ce n’est pas acceptable. On ne propose aucune alternative à la voiture individuelle. Les usagers veulent bien prendre le bus mais encore faut-il qu’il y en ait un à prendre. Et vu l’étalement de Bordeaux, ce n’est pas simple de rentabiliser ces services publics.

Suite à la loi Notre, et la perte de compétences du département, un débat s’engage sur la bonne échelle de l’action locale. La métropole doit elle, comme à Lyon, exercer toutes les compétences dévolues aux départements ?

Selon nous, l’échelle géographique pertinente est celle de l’aire urbaine, au sens INSEE. C’est celle du territoire vécu. C’est sûr que quand chaque territoire tire dans son sens, ça ne donne rien de bon. Tant que la seule vision des élus pour leur territoire est d’accueillir le maximum de logements et de centres commerciaux à n’importe quel prix, on n’arrivera à rien d’intéressant. L’urbanisme, le fait qu’un élu puisse dire « ici c’est constructible, là non » est un pouvoir très puissant. L’enlaidissement du paysage girondin est un crime, et certains élus laissent faire ou l’encouragent presque. Prenez un endroit comme La Brède, comparez 1980 à aujourd’hui, et trouvez moi quelqu’un qui oserait dire que ça s’est amélioré.

« N’attendons pas tout de nos élus »

Donc oui, élargissons le périmètre de la métropole, réduisons le pouvoir de nuisance de la concurrence territoriale et des guéguerres d’ego des élus locaux. Mais pour finir, notre sentiment profond, notre conviction, c’est que les collectivités territoriales n’ont pas les capacités pour répondre à l’ensemble de ces problématiques. Compatissons tout de même avec nos élus, ils ont peu de moyens d’action pour dynamiser leur territoire alors ils prennent ce qui passe.

Pourquoi ? La prédominance de l’Etat jacobin ? Des prises de décisions économiques qui les dépassent ?

Surtout en raison du fait qu’on a des élus court-termistes. Ça pense recettes fiscales, réélection dans 5 ans, mais ça n’a aucun plan à + 50 ans. Au-delà du court-termisme, leur taille les prive d’ingénierie territoriale. Les mecs sont paumés, pas formés à ça, pas forcément intéressés par les questions d’urbanisme. En outre, c’est toujours la même histoire, ils croient que plus de population c’est un bien en soi, donc ils sont prêts à tout pour faire emménager trois clampins. De plus les superficies communales ont pu jouer un rôle par endroit (quand ton voisin fait de la merde c’est comme si c’était chez toi…donc tu subis et/ou tu fais de la merde aussi).

Et puis les gens habitent là où il y a de l’emploi.Concentrer tous les emplois au même endroit (dans la métropole) contraints tout le monde à venir travailler dans la métropole. Ce qui serait vraiment intéressant c’est la déconcentration des emplois, que Bordeaux Métropole négocie avec les entreprises et les autres territoires pour répartir quelques unes de ces entreprises dans ces villes alentour. Et là on peut reparler de villes moyennes comme Périgueux, Agen, Angoulême.

Sortir de l’hyper métropolisation

C’est une échelle intéressante pour déconcentrer la métropole. Pour les étudiants par exemple. Plutôt que laisser les étudiants de droit s’entasser à Bordeaux (dans des amphis plein, des préfabriqués, des trams bondés), il faut en mettre 300 à Périgueux. Ils auront de meilleurs résultats pour leur licence 2, feront des économies, auront des meilleures conditions de vie. Et surtout Périgueux sera ravi de les accueillir. Il faut refaire de l’aménagement du territoire et sortir de cette hyper métropolisation et ses effets néfastes.

Et les citoyens dans tout ça ?

Les usagers doivent également s’approprier leur cadre de vie, s’adapter, mettre en place des projets locaux. Il vaut mieux qu’ils misent sur le covoiturage ou le télétravail pour améliorer leur quotidien que sur une très hypothétique nouvelle voie rapide. C’est tout le propos de notre livre Le Méga Grand Bordeaux. N’attendons pas tout de nos élus. Il n’auront pas une vision à notre place. Et s’ils en ont une, ils mettront 4 ans pour la valider.

Nous, les habitants, devons être force de proposition et d’action pour améliorer les choses et développer les territoires qui ont du sens pour nous. Si 400 Girondins vont s’installer à La Réole, y implantent leur activité, créent des espaces communs de travail, des exploitations agricoles type permaculture, quelques commerces, un lieu culturel ou je ne sais quoi d’autre, cela changera beaucoup de choses pour La Réole. C’est quoi 400 Girondins ? Pas grand-chose à l’échelle du territoire.

Profitons de l’arrivée de nouveaux habitants contents de vivre en Gironde pour monter des projets collectifs. Non aux Comités de Pilotage, oui aux réunions entre voisins autour d’une bière, d’une pelle et d’une pioche. Les collectivités doivent planifier, porter les grands projets et accompagner les initiatives locales. Accompagner, c’est à dire aider et apporter des solutions aux habitants, pas instruire un dossier à valider en comité technique puis en comité de pilotage avec signature de l’élu dans 6 mois.

Les habitants doivent réapprendre à s’occuper de leur cadre de vie. Passer un coup de balais devant chez soi plutôt que gueuler derrière sa fenêtre contre les balayeurs qui ne passent pas assez souvent, c’est très sain (un peu d’effort physique, moins d’ulcère, un peu de vitamine D et surtout un trottoir propre en 4 minutes). Ce sera probablement plus intéressant et valorisant pour les habitants et les fonctionnaires territoriaux.

Et à notre avis, un des débats les plus intéressants sur ce sujet, c’est celui sur le travail. Travailler sur 3 ou 4 jours par semaine, c’est la chance d’aller moins souvent à Bordeaux et de laisser plus de temps pour aménager son cadre de vie. Réétudier la question du revenu universel (découpler des revenus décents et le travail), c’est donner une chance aux territoires périphériques de se réinventer, de mettre à disposition des habitants qui ont du temps et pas trop de contraintes. C’est découpler l’habitat du lieu d’emploi. Avec des aspects positifs bien entendu et des aspects négatifs (si comme tous les retraités, on se décide de tous partir vivre sur la côte…).

Voilà. Lisez le Méga Grand Bordeaux.

En bonus, quelques liens intéressants ici et .

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