SEPTEMBRE 2011
A la demande d’Amalgame, nous avons expérimenté la sociologie de comptoir en défrichant le concept de « ménagère de moins de 50 ans ». Ce n’est pas facile. Voici donc le texte version longue (on a copié sur Pop-up urbain pour la comparaison footballistique). Pas sûr que cela nous aide à décrocher des contrats avec Mesdames les élues.
« Ménagère, un qualificatif que des « préjugés » tenaces persistent à dédier aux femmes, alors qu’on devrait tous y passer au cours de notre vie. La faute aux réflexes vitaux et culturels consistant à s’alimenter, s’habiller, vivre dans un endroit décent, craner devant son voisin.
Mais la diffusion de l’attitude ménagère, coïncide avec le déclin du terme. En désignent un peu tout le monde, il ne catégoriserait plus personne. La reconnaissance dont jouissait la célébrissime ménagère de moins de 50 ans jusqu’aux années 1990, voire 2000, semble même appartenir au passé. Celle que les marketeurs considéraient comme la meilleure, la plus digne d’intérêt publicitaire, parce qu’elle tenait les cordons de la bourse du foyer, serait en voie de disparition ? Il y a pourtant toujours autant de pub pour les grosses bagnoles. Or, l’intérêt de la voiture familiale, c’est la paix sociale des ménages : un homme qui achète une voiture à 20 000 €, bam ! D’un coup, il dépense autant que sa femme en 4 ans de courses alimentaires. Il reprend ainsi sa place dans la hiérarchie familiale (ramener l’argent à la maison, c’est avoir droit au caprice).
Pour éveiller l’intérêt du public masculin sur le sujet, une petite analogie s’impose. Sur un terrain de foot, la ménagère est ce milieu récupérateur ou ce défenseur central besogneux qui ratisse le terrain de la consommation, évitant le naufrage malgré la pression et le réalisme des attaquants adverses (les banquiers), afin de bâtir le jeu de son équipe (le budget familiale), au service d’une organisation tactique exigeante (l’épargne), pour mieux permettre à l’orgueil des ses attaquants (chef de famille) de s’exprimer par des actions flamboyantes (acheter une voiture à 20 000 €). Le débat qui nous occupe peut donc être comparé au déclin apparent du football italien face au tiki taka barcelonais, rapporté à des paradoxes sociologiques et aux sphères domestiques du pouvoir.
Le problème de la ménagère aujourd’hui, c’est qu’au nom de l’égalité des sexes et d’une forme de « modernité », on regroupe maintenant sous ce terme un peu n’importe qui, de l’étudiant fraichement sorti du cocon familial et à la tête d’un royaume de 20 m², à l’homme divorcé qui découvre que s’il retrouvait périodiquement ses caleçons propres et frais (même après de virils concours de pets) ce n’était pas par intervention récurrente du Saint esprit. En s’ouvrant sur ces amateurs, le terme semble avoir perdu de sa valeur.
Paradoxalement, la femme au foyer, archétype de la ménagère de moins de 50 ans dans l’imaginaire collectif, est peut être la grande perdante de cette révolution sociale, qu’elle soit véritable ou fantasmée. Cette pauvre femme n’est plus digne d’intérêt publicitaire. Elle qui trouvait dans la programmation ininterrompue de Derrick et une réclame de lessive dédiée, un message d’amour et une valorisation sociale qu’était incapable de lui apporter son mari en période de Ligue des champions. Pour prix d’une illusoire parité sociale, économique et politique, les femmes n’ont-elles pas perdu le pouvoir dans le foyer ? La « modernité » de la société postindustrielle ne serait-elle pas la plus grande arnaque machiste de l’histoire ? Pernicieuse au point que les femmes elles-mêmes, en particulier les plus éprises d’égalité, en auraient été les agents.
L’appellation ménagère les gênerait dans le symbole. Ça semble péjoratif, alors que la ménagère est très respectable : organisation, prise de décisions, analyse d’un nombre impressionnant de données et variables, des heures et des heures de boulot pour faire tourner le ménage. Ça ira mieux lorsqu’on appellera ça un « manager de cellule familiale », un terme plus proactif, plus valorisant, notamment par rapport au monde du travail. Encore que, si on y pense, avec le nombre de personnes qui ont un boulot de merde (sans responsabilités, sans résultats concrets, avec un patron qui joue les caporaux…), le rôle de ménagère devrait déjà leur sembler valorisant.
Il ne faut pas s’y tromper, la ménagère est sexy, il suffit de se rendre compte de l’engouement des jeunes pour les cougars et autres milf. L’expérience, la prise en main, la maîtrise, tout cela plaît. Alors que penser des ménagères honteuses, celles qui renient ce rôle ? Que penser des ménagères qui délèguent leurs fonctions au conjoint, à la femme de ménage. Ménagère, es-tu prête à renoncer à ton titre et au pouvoir qu’il implique ? À ne pas gueuler sur ton conjoint parce qu’il n’a pas acheté la bonne marque de savon ? À ne pas le trainer dans la boue parce qu’il ne sait pas réparer la tondeuse ? À ne pas l’humilier devant ses amis parce qu’il a raté une promo sur les packs de bières ?
Aujourd’hui, le véritable problème du concept de ménagère, c’est qu’il s’agit d’un stéréotype dont on conteste la substance. Et c’est regrettable. Nous pourrions invoquer Max Weber, l’un des pères des sciences sociales, afin qu’il nous rappelle le potentiel heuristique d’un tel « idéal type ». Nous nous contenterons de vous faire remarquer à quel point ceux qui altèrent le sens de cette caricature sont à chier.
À commencer par ceux (ou celles) qui nient leur identité. Il faut se méfier des gens qui ne se considèrent pas comme des ménagères, souvent ils finissent « organisateurs événementiels. » Métier tendance, qui consiste à organiser des soirées, choisir le menu, la déco… bref un putain de boulot de ménagère à plein temps.
Et s’ils/elles n’aspirent pas à l’organisation événementielle ou de mariage, ce sont des fainéant(e)s incapables de se faire cuire un œuf, qui ne connaissent pas les bienfaits de la crème Cif et qui n’ont aucun respect pour la filmographie de Jennifer Lopez (qui aura incarné à l’écran toutes les variantes de la ménagère professionnelle). Il faut ici mettre en garde nos amis féministes : sous couvert d’idéaux, un certain nombre de ces parasites se cachent dans vos rangs et nuisent à votre cause. Soyons honnêtes, prétendre défendre les droits de la femme, c’est parfois le meilleurs moyen de refiler son linge sale à un conjoint couille-molle ou à une femme de ménage… pour mieux glander sans états d’âmes !
Mais les pires sont ceux qui rejettent ce qu’ils ont vénéré : les marketeurs. Ceux qui ont décrété dans les années 60 que certaines ménagères, celles de moins de 50 ans, étaient les meilleures. Que faire partie des ménagères de moins de 50 ans coïncidait avec le point culminant de la vie d’une femme, lorsqu’elle est à la tête d’une petite communauté et qu’elle dépense de l’argent. Ces mêmes marketeurs voudraient aujourd’hui remplacer nos ménagères par des « digital mum » (en gros, une ménagère avec internet). Ça reste un concept réducteur (quoique toujours féminisé) dont-on ne comprend pas trop la portée. Peut être parce que ceux qui l’une pondu sont toujours à peu près les mêmes et que, s’ils ont mis 50 ans pour passer de la ménagère à la digital mum, force est de constater que pour des créatifs, ce sont des brèles.
La ménagère mérite donc une réhabilitation en règle. Si De Gaulle lui rendait déjà hommage dans les années 60 (merci mon général), c’est bien qu’elle constitue un pilier de la République. Pour lui, la ménagère était une femme au foyer, mais on ne peut accuser de sexisme cet éminent personnage (grâce à lui, on a apporté la preuve que les femmes votent aussi mal que les hommes). Nous sommes clairement pour la ménagère et tenons à la sauvegarder, dans toutes ses spécificités : oui à la soubrette, oui au jeune espoir, oui à l’expérimentée qui défie les limites d’âge. On veut de la ménagère épanouie, qui connait les codes et les règles du jeu, de la ménagère qui s’assume. Et alors oui à la ménagère de moins de 50 ans, l’authentique, labélisée, celle qui respecte tous les critères du concept, reine de nos foyers et de nos cœurs, parce que elle seule est capable de faire passer un peu d’amour dans un pliage de chaussettes. Le vrai mal, ce sont ces salopes (honneur aux dames) et ces salauds qui veulent nous priver de cette icône au nom du marketing, de leur fainéantise ou d’une volonté d’apparaître plus moderne et professionnel. Il est plus que temps de dire à la ménagère qu’elle est cool, que nous l’aimons et que nous ferons tout pour la préserver.
Rendez-vous compte du pouvoir d’une ménagère. Elle peut inciter tous ses gamins à travailler dans une école de commerce ou de communication ruineuse. Elle peut convaincre sa descendance de manger bio à vie. La ménagère est un aiguillon capable d’orienter la consommation de ses proches durablement. Et si prendre du temps à repasser des slips n’était que le maigre prix à payer pour s’assurer la mainmise sur les membres d’un ménage ?
Mais la ménagère est un investissement à long terme. Les marketeurs s’imaginent-ils que pour atteindre un nouvel âge du consumérisme, il serait désormais plus facile de faire disparaitre la ménagère autrefois vénérée ? Au revoir le contremaître qui bride, contrôle et oriente. Bonjour à la gabegie, à la liberté pour chacun de s’acheter toutes les merdes possibles. La technologie, l’individualisme et la pulsion comme moyens de faire acheter n’importe quoi, n’importe quand. La ménagère est menacée. Notre salut passera par elle. Quelle que soit sa forme : manager de cellule familiale, coach de vie, rabat-joie. On a besoin de toi pour nous raisonner mais, chose essentielle, on a besoin que tu sois une ménagère éclairée, une qui fait pas (trop) chier. »